Ce monde insoutenable
Notre monde est devenu littéralement insoutenable : chaque jour, de nouveaux signes le montrent de manière de plus en plus évidente.
Les glaciers fondent, les sols s’épuisent, les océans s’asphyxient.
Pendant ce temps, les humains brûlent eux aussi : burn-out, solitude, épuisement du sens.
Et l’écart entre les plus riches et les plus pauvres atteint des sommets vertigineux.
Tout semble tenir, et pourtant tout vacille.
Insoutenable. Ce mot, si simple, dit pourtant tout.
>Insoutenable, parce qu’il n’est plus durable : notre modèle économique exige une croissance infinie sur une planète finie.
>Insoutenable, parce qu’il est insupportable : il broie les corps et les âmes, épuisées par l’urgence permanente.
>Insoutenable, enfin, parce qu’il est moralement indéfendable : il repose sur l’injustice, la domination et l’exploitation du vivant.
Dans mon article « Quand l’effondrement aura-t-il lieu ? », je montrais que la chute n’est plus une hypothèse, mais un processus déjà engagé.
Ici, je voudrais comprendre pourquoi ce monde s’effondre, non pas comme une fatalité, mais comme le symptôme d’un déséquilibre global.
Car avant de parler de renaissance, il faut oser nommer la maladie.
Trois dimensions se répondent, se nourrissent et s’enchaînent : la non-durabilité écologique, l’insupportabilité humaine, et l’indéfendabilité morale.
Trois facettes d’une même crise : celle d’une civilisation arrivée au bout d’elle-même.
Et peut-être aussi, à l’aube d’autre chose.
A/ Ce monde insoutenable car Non durable : l’impossible équation de la croissance infinie
L’idée d’un monde durable repose sur une illusion : celle que l’on pourrait croître indéfiniment sur une planète finie. Depuis deux siècles, notre civilisation vit comme si les ressources étaient illimitées, comme si la Terre pouvait supporter sans broncher notre appétit de puissance, d’énergie et de consommation.
Mais les faits, eux, sont têtus.
Les scientifiques du Stockholm Resilience Centre ont identifié neuf limites planétaires — neuf seuils que nous ne devrions jamais franchir si nous voulons préserver la stabilité du système Terre. En 2024, six de ces seuils sont déjà dépassés : climat, biodiversité, cycles de l’azote et du phosphore, usage des sols, pollution chimique, eau douce. Autrement dit : nous vivons à découvert.
Chaque année, le Jour du dépassement arrive plus tôt — fin juillet pour la planète, début mai pour la France. Cela signifie que nous consommons en sept mois ce que la Terre met un an à régénérer.
Nous vivons à crédit, et la banque du vivant ne fait pas de cadeaux.
1/ Les limites du réel
Nous avons bâti notre modèle sur la promesse d’une croissance perpétuelle, persuadés que la technologie compenserait nos excès.
Pourtant, la réalité physique s’impose : l’économie mondiale reste entièrement dépendante de l’énergie fossile.
Et contrairement à ce que beaucoup imaginent, le problème n’est pas de savoir quand il n’y aura plus de pétrole du tout, mais quand il n’y en aura plus assez — pour tous, pour tout, et surtout pour maintenir notre rythme de production.
Or cette limite est déjà franchie depuis longtemps.
J’en parlais plus en détail dans l’article « Épuisement des ressources — Arrêtons » : chaque baril extrait coûte plus d’énergie, plus d’argent, plus de destructions. La production ne s’effondre pas d’un coup — elle s’érode, lentement, comme un corps malade. C’est la logique du pic pétrolier : au sommet, on croit encore à la prospérité, mais la descente a déjà commencé.
2/ Le mirage de la croissance verte
Face à cette impasse, on parle de “croissance verte”, de “transition écologique”, de “découplage” entre croissance économique et empreinte écologique.
Mais ce découplage absolu n’existe pas. À chaque progrès technique correspond une consommation accrue : c’est l’effet rebond.
Chaque fois que nous “optimisons” nos moteurs, nos bâtiments, nos réseaux, nous multiplions les usages, accélérons les flux, augmentons la demande.
La thermodynamique, elle, ne se négocie pas. L’entropie finit toujours par gagner.
Ce n’est pas de pessimisme qu’il s’agit, mais de physique.
3/ Un monde qui s’effondre à petit bruit
Pendant que les économistes rêvent de décorrélation, les climatologues alertent : les points de bascule du système climatique sont proches, voire dépassés.
L’Arctique fond, les forêts amazoniennes basculent en savane, les sols s’appauvrissent plus vite qu’ils ne se régénèrent.
La sixième extinction de masse est en cours, silencieuse mais implacable.
Mais plus grave encore : nous avons normalisé l’anormal.
La canicule devient la norme, les sécheresses s’enchaînent, les récoltes se perdent, et nous continuons de parler de croissance.
Cette fuite en avant ne peut plus durer.
Car un monde non durable ne s’effondre pas d’un coup — il se vide lentement de sa substance, de sa vitalité, de son sens.
Et c’est peut-être là le plus grand paradoxe :
Notre civilisation, si fière de ses prouesses technologiques, ne sait plus durer.
Elle ne sait que croître, accélérer, produire.
Mais durer, c’est autre chose.
C’est vivre en équilibre.
B/ Ce monde insoutenable car Insupportable — Quand le système broie l’humain
Notre monde ne s’effondre pas seulement à cause du dérèglement du climat ou de l’épuisement des ressources.
Il s’effondre de l’intérieur, à travers les corps, les esprits, les liens qui se défont.
Si notre civilisation est “insoutenable”, c’est aussi parce qu’elle est devenue, pour beaucoup, insupportable à vivre.
Nous vivons dans un monde où la performance tient lieu de sens, où le bruit remplace la profondeur, où le temps se contracte jusqu’à l’asphyxie.
Le progrès matériel n’a pas libéré l’homme : il l’a enchaîné à la machine qu’il a lui-même créée.
Dans La résilience de nos sociétés, j’évoquais déjà cette fragilité : un système hypercomplexe, hyperconnecté, mais terriblement vulnérable à la moindre faille humaine.
Car une société où l’individu est brisé, stressé, coupé de lui-même, ne peut être résiliente.
1/ L’épuisement généralisé des corps et des esprits
Nous avons inventé une société où l’humain s’use plus vite que la machine.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : en France, un salarié sur deux déclare avoir connu un épuisement professionnel.
Les “maladies de civilisation” — anxiété, insomnie, dépression — sont devenues la norme.
Le travail n’est plus un moyen d’épanouissement, mais un lieu d’aliénation douce, une course infinie sans ligne d’arrivée.
Cette fatigue n’est pas seulement physique : elle est existentielle.
Elle vient de la sensation diffuse de courir sans savoir pourquoi, de servir une logique qui n’a plus de sens.
C’est le burn-out de l’âme — l’usure du sens dans un monde saturé de bruit et de contradictions.
2/ La précarisation du travail et de l’existence
Sous le vernis de la modernité, le quotidien de millions d’êtres humains se délite.
La gig economy, les contrats précaires, l’auto-entrepreneuriat contraint : autant de formes nouvelles d’une servitude ancienne.
Le travailleur “libre” est en réalité prisonnier de la machine algorithmique.
Hartmut Rosa, dans sa théorie de l’accélération sociale, montre que notre système repose sur une logique simple : aller toujours plus vite.
Mais cette vitesse détruit ce qu’elle prétend servir : le lien, la confiance, la présence.
Vivre à ce rythme, c’est vivre hors sol, déconnecté du réel.
Le monde s’effondre aussi parce que nous n’avons plus le temps d’y habiter.
3/ L’occupation totale de nos espaces mentaux
Nous ne possédons plus nos pensées.
Les plateformes numériques captent notre attention, nos émotions, nos désirs.
Chaque instant d’inattention devient une opportunité commerciale.
Nos cerveaux sont devenus des champs de bataille.
Le repos, le silence, la lenteur — ces vertus essentielles de l’esprit humain — sont devenus des luxes rares.
Nous vivons dans un état de distraction permanente, où la profondeur n’a plus le temps de naître.
Et pourtant, sans espace intérieur, aucune transformation n’est possible.
C’est là que le lien se tisse naturellement avec L’eschatologie ou la fin du monde comme point de départ : car tant que nous n’aurons pas accepté de faire taire le vacarme du monde pour écouter ce qu’il y a en nous, nous resterons prisonniers d’un système qui s’effondre sans fin.
Il est peut-être temps de reconnaître que l’insupportable n’est pas seulement autour de nous, mais en nous : dans cette tension constante entre ce que nous sommes et ce que le système nous demande d’être.
Et qu’aucune réforme sociale, aucune technologie, aucun “changement de paradigme” collectif ne suffira tant que chacun n’aura pas commencé par retrouver son centre.
C/ Ce monde insoutenable car Indéfendable — L’injustice comme fondement systémique
Si notre monde est insoutenable, ce n’est pas seulement parce qu’il épuise les ressources de la Terre ou les forces humaines.
C’est aussi parce qu’il repose sur une injustice structurelle, si ancienne et si profonde qu’elle en est devenue invisible.
Nous avons construit une civilisation où ce qui est injuste paraît normal, et où la souffrance des uns sert à maintenir le confort des autres.
Dans Quand l’effondrement aura-t-il lieu ?, j’évoquais déjà cette idée : notre société ne s’effondrera pas seulement par accident, mais parce qu’elle porte en elle-même les germes de sa propre chute.
Ce n’est pas un accident de parcours, c’est une logique systémique.
Et c’est peut-être ce qui la rend, au fond, indéfendable.
1/ Les inégalités économiques abyssales
Les chiffres donnent le vertige : selon Oxfam, les 1 % les plus riches détiennent aujourd’hui plus de richesses que les 99 % restants.
Une concentration jamais vue dans l’histoire moderne.
Les fortunes se multiplient, les dividendes explosent, pendant que des millions d’êtres humains peinent à chauffer leur logement ou à nourrir leurs enfants.
Ces inégalités ne sont pas un “effet secondaire” du capitalisme mondialisé : elles en sont la condition de fonctionnement.
Les flux de richesse remontent mécaniquement vers le sommet, tandis que la majorité s’épuise à maintenir la base du système.
Thomas Piketty l’a montré : nous revenons à une ère néo-féodale, où l’héritage et le capital déterminent à nouveau le destin de chacun.
Cette structure, qui prétend récompenser le mérite, entretient au contraire la reproduction des privilèges.
C’est le grand mensonge du système : faire croire à la liberté dans un jeu dont les dés sont pipés.
2/ L’apartheid écologique mondial
Le dérèglement climatique n’affecte pas tout le monde de la même manière.
Les 10 % les plus riches de la planète émettent près de la moitié des gaz à effet de serre.
Les 50 % les plus pauvres, eux, n’en produisent qu’une infime part — mais ce sont eux qui subissent les sécheresses, les cyclones, les inondations.
Cette réalité, je l’ai abordée dans Le naufrage de notre civilisation, en comparant notre société à un Titanic planétaire :
les passagers de première classe continuent de danser pendant que la troisième classe se noie déjà.
Et l’eau monte, inexorablement.
Nos “progrès” technologiques et nos modes de vie énergivores sont alimentés par des chaînes invisibles :
le travail des enfants dans les mines de cobalt, les forêts rasées pour nos smartphones, les déchets électroniques expédiés au bout du monde.
Nous avons simplement délocalisé la souffrance.
L’écologie sans justice sociale n’est qu’un luxe de privilégiés.
3/ La violence structurelle du système
Le système ne se maintient pas par la force brute, mais par une violence diffuse, silencieuse, intériorisée.
Celle qui consiste à culpabiliser les pauvres, à criminaliser la misère, à rendre les victimes responsables de leur sort.
Les mouvements sociaux sont traités comme des menaces, les migrants comme des chiffres, les sans-abris comme des taches sur le paysage urbain.
Pendant ce temps, la violence économique — celle des marchés, de la dette, de la spéculation — reste intouchable, car “rationnelle”.
Cette inversion morale — où la destruction du vivant devient un signe de réussite — marque sans doute le point de bascule spirituel de notre civilisation.
Nous avons perdu la boussole.
Nous confondons puissance et sagesse, domination et grandeur.
Quand une société devient indéfendable moralement, sa chute n’est plus une tragédie, mais une nécessité.
C’est peut-être cela, le sens caché de l’effondrement : non pas une punition, mais une correction du réel, une réintégration de la justice dans le cours des choses.
Et c’est précisément ce qui nous ramène à la pensée de Jean-Pierre Dupuy, ce philosophe qui a tenté de penser la catastrophe avant qu’elle n’advienne — comme si l’humanité pouvait encore l’éviter par la conscience.
Mais si l’effondrement est déjà en marche, peut-être faut-il, au contraire, apprendre à l’accepter pour mieux reconstruire.
D/ Jean-Pierre Dupuy et la métaphysique de l’inéluctable
(ou comment penser la catastrophe pour ne pas s’y perdre)
Parmi les penseurs qui ont tenté de donner un sens à notre époque, Jean-Pierre Dupuy occupe une place à part.
Avec son concept de catastrophisme éclairé, il propose de regarder la catastrophe comme déjà advenue afin d’agir avant qu’il ne soit trop tard.
Non pas pour sombrer dans la peur, mais pour traverser l’aveuglement collectif.
Cette idée pourrait sembler austère, presque désespérée.
Pourtant, elle est — paradoxalement — une tentative d’espérance.
Elle repose sur un pari : si nous regardons la catastrophe en face, peut-être pourrons-nous l’éviter.
Mais est-ce si sûr ? Et est-ce même possible ?
Car c’est précisément ici que nos chemins se croisent… puis se séparent.
1. « Pour que la catastrophe n’ait pas lieu, il faut la considérer comme certaine »
C’est le cœur du raisonnement de Dupuy.
Un paradoxe brillant :
il faut penser la catastrophe comme irréversible pour redevenir capables d’agir.
S’il existe encore un doute, même minime, même fragile, notre cerveau le transformera en prétexte à ne rien faire.
Dupuy le répète : l’espoir est parfois l’ennemi de l’action.
Cette logique, appliquée au climat ou au nucléaire, a une puissance indéniable.
Elle explique pourquoi chaque rapport scientifique, chaque alerte du GIEC, chaque catastrophe “pédagogique” (canicules, inondations, pandémie…) s’évapore si vite dans l’indifférence.
Tant que la catastrophe n’est pas ressentie comme certaine, nous reprenons le cours normal de nos vies.
Et c’est ici que mon article consacré à l’eschatologie – Eschatologie : ou la fin du monde comme point de départ, – trouve toute sa place.
Pourquoi les grandes traditions spirituelles insistent-elles sur la nécessité de contempler la fin ?
Parce que penser depuis son propre cercueil transforme notre rapport au réel.
La fin n’est plus une menace : elle devient un miroir.
2. Là où Dupuy et moi divergeons : accepter l’effondrement, non pour l’éviter… mais pour renaître
Là où Dupuy voit une stratégie pour empêcher la catastrophe,
👉 je vois une clé pour traverser ce qui est déjà en cours.
Car contrairement à lui, je ne crois plus possible d’éviter l’effondrement.
Non parce que j’y serais résigné — mais parce que je vois trop clairement l’impossibilité systémique d’un virage collectif.
Nous ne pouvons pas réparer un système qui repose sur la croissance infinie, la compétition généralisée, l’extraction permanente et la séparation spirituelle d’avec le vivant.
Le problème n’est pas “ce que nous faisons”.
Le problème, c’est ce que nous sommes devenus.
Alors oui, l’effondrement est inéluctable.
Mais j’ose aller plus loin :
👉 il est nécessaire.
Non pas comme punition.
Non pas comme fin.
Mais comme purification, comme retournement, comme rupture indispensable pour laisser émerger autre chose.
Une renaissance possible — mais impossible avant la chute.
C’est ce que j’explore dans Quand l’effondrement aura-t-il lieu ? :
si l’effondrement est déjà engagé, ce n’est pas une raison pour se recroqueviller — c’est une invitation à reconstruire.
3. Quand l’inéluctable devient libérateur
Il y a un immense soulagement dans le moment où l’on cesse de demander :
« Comment éviter l’effondrement ? »
et que l’on commence à demander :
« Que faire maintenant qu’il a déjà commencé ? »
C’est là que le catastrophisme éclairé de Dupuy trouve sa limite, et où l’eschatologie offre une clé beaucoup plus profonde :
👉 accepter la fin d’une forme de monde pour permettre la naissance d’un autre.
👉 cesser de lutter contre le réel pour s’y accorder.
👉 changer non pas les institutions, mais la conscience qui les crée.
Ce n’est plus une posture philosophique, mais une métamorphose intérieure.
Une étape indispensable avant toute reconstruction extérieure.
Une maturation spirituelle qui n’a rien d’abstrait : elle est concrète, simple, quotidienne.
Et c’est précisément dans ce passage —
de la peur à l’acceptation,
du déni à la lucidité,
de l’effondrement à la renaissance —
que s’ouvre la section suivante.
E/ Pourquoi l’effondrement est devenu nécessaire
(ou pourquoi ce qui nous effraie tant est peut-être notre seule chance)
On pourrait croire que l’effondrement n’est qu’une catastrophe.
Une horreur à éviter.
Un drame à retarder le plus longtemps possible.
Et c’est normal : nous sommes conditionnés à penser en termes de maintien, de stabilité, de réparation.
Toute notre société — institutions, économie, imaginaires — repose sur l’idée que le monde d’aujourd’hui doit continuer, coûte que coûte.
Mais si vous avez lu mon article Quand l’effondrement aura-t-il lieu ? (et sinon, lisez-le : il constitue la fondation de ce texte), vous savez qu’une question s’impose désormais :
👉 Et si ce monde devait s’effondrer, non pas parce qu’il a échoué, mais parce qu’il arrive au bout d’un cycle ?
👉 Et si l’effondrement n’était pas seulement inévitable… mais indispensable ?
C’est exactement ce que nous allons explorer ici.
1/ Une société devenue insoutenable
(au triple sens du terme)
Notre civilisation est non durable, insupportable, indéfendable.
Et ce n’est pas une opinion : c’est un constat.
On l’oublie souvent, mais insoutenable ne signifie pas seulement « écologiquement impossible » :
il signifie aussi « humainement intenable » et « moralement injustifiable ».
Le diagnostic est simple :
- Non durable, car nous consommons chaque année l’équivalent de 1,7 Terre.
- Insupportable, car les corps craquent, les esprits saturent, les relations se brisent.
- Indéfendable, car un système qui broie tant d’êtres vivants — humains et non humains — ne peut être justifié.
Ce n’est pas une dérive :
👉 c’est la logique interne de ce système.
Et c’est bien pourquoi on ne peut plus le “réformer” :
la machine produit ce qu’elle est conçue pour produire.
Comme je l’ai écrit dans Quand l’effondrement aura-t-il lieu ? :
“Ce monde n’est pas en train de se dérégler : il est en train de s’achever.”
2/ L’impossibilité de la réforme
(ou pourquoi les transitions « douces » sont vouées à l’échec)
Nous voulons croire à la transition.
>À l’économie verte.
>À l’innovation salvatrice.
>À la prise de conscience collective.
Mais tout, absolument tout dans nos structures, s’y oppose.
a) Les entreprises
Conçues pour maximiser les profits, elles ne peuvent volontairement réduire leur croissance sans disparaître.
Elles consommeront les ressources jusqu’à la dernière goutte, comme un organisme programmé pour sa propre extinction.
b) Les médias
Financés par ces mêmes entreprises, ils défendent mécaniquement le système qui les nourrit.
Impossible pour eux d’appeler à une rupture véritable : ce serait scier la branche sur laquelle ils sont assis.
c) L’éducation
Elle forme aux métiers d’un monde qui n’existe déjà plus.
>Elle transmet les valeurs d’un système déjà dépassé.
>Elle protège le passé au lieu de préparer le futur.
d) La politique
Même constat : les dirigeants sont prisonniers du système qu’ils administrent.
Et toute réforme suffisamment ambitieuse serait immédiatement qualifiée de « révolutionnaire », donc de dangereuse.
C’est ici que ton article Quand l’effondrement aura-t-il lieu ? éclaire puissamment la situation :
ce n’est pas que personne n’a de solutions ; c’est que le système actuel ne peut pas en accepter.
3️/ L’aveuglement humain : la dernière barrière
Même si les institutions changeaient, resterait l’humain.
Et l’humain… ne veut pas changer.
C’est peut-être la partie la plus douloureuse à reconnaître.
a) Le déni collectif
Nous savons.
Tout le monde sait.
Mais personne ne veut voir.
Ni renoncer à son mode de vie.
Ni assumer le prix réel de la reconstruction.
Nous vivons dans une civilisation qui préfère l’effondrement… plutôt que la remise en question.
b) Les réseaux sociaux
Ils amplifient nos illusions.
Ils créent des bulles où chacun reconfirme son propre déni.
Le réel disparaît derrière le flux infini.
c) L’amnésie des catastrophes
Chaque choc — pandémie, incendies, sécheresses — est suivi d’un mantra :
👉 « revenir à la normale ».
Mais cette “normale” est précisément ce qui nous mène au gouffre.
d) Les actions individuelles
Utile moralement, mais dérisoire structurellement.
Un baume sur une plaie béante.
Tout cela conduit à une conclusion brutale :
Même avec de la bonne volonté, notre civilisation n’a plus les leviers nécessaires pour s’éviter à elle-même.
4/ Alors pourquoi nécessaire ?
Parce que le système actuel ne peut pas être réparé.
>Parce qu’il s’auto-dévore.
>Parce qu’il est basé sur des principes incompatibles avec la vie.
Parce qu’un monde qui détruit les êtres, les corps, la beauté, la nature et le sacré
👉 ne mérite pas d’être “sauvé” — il mérite d’être dépassé.
Comme je l’écrivais dans mon article sur l’eschatologie :
c’est en regardant la fin en face qu’on ouvre la possibilité d’un commencement.
L’effondrement, dès lors :
- n’est plus une apocalypse,
- n’est plus une punition,
- n’est plus une malédiction.
L’effondrement devient alors le moment où le monde meurt pour que quelque chose d’autre puisse renaître.
Et c’est à partir de là seulement que nous pouvons aborder la suite.
F/ La fiction post-apocalyptique comme manuel de survie
(ou pourquoi les histoires nous préparent mieux que les plans d’urgence)
Quand il devient clair que l’effondrement est à la fois inévitable et nécessaire, une question surgit :
👉 « Très bien… mais comment s’y préparer ? »
C’est là que la fiction — et en particulier la fiction post-apocalyptique — devient un outil irremplaçable.
Et si cela surprend encore certains lecteurs, j’y ai consacré un article entier :
« Et si la fiction nous préparait mieux que la science ? »
👉 https://gilsemag.fr/comment-tout-peut-seffondrer/
Mais reprenons le fil ici, car tout s’imbrique parfaitement.
1/ La fiction comme entraînement mental
(un simulateur de survie beaucoup plus efficace que les rapports scientifiques)
L’une des découvertes majeures des neurosciences est la suivante :
le cerveau ne distingue presque pas une expérience imaginée d’une expérience vécue.
Autrement dit :
lorsque nous lisons une histoire, notre cerveau la vit.
Il simule les émotions, les dangers, les dilemmes, les pertes, les solutions.
C’est exactement ce que j’expliquais dans mon article sur Comment tout peut s’effondrer :
- les rapports du GIEC, très utiles, ne changent presque rien à nos comportements ;
- une fiction bien racontée, elle, modifie la manière dont on se projette dans le monde.
Parce que la fiction fait sentir, pas seulement comprendre.
Et en situation d’effondrement, ce sont les émotions maîtrisées — pas les tableaux Excel — qui sauvent des vies.
2/ La fiction comme désensibilisation au chaos
(dans une histoire, on peut mourir… sans risquer sa peau)
Lire La Route, Station Eleven, Ravage ou n’importe quel roman post-apocalyptique,
c’est accepter de traverser l’impensable dans un cadre sécurisé.
On apprend sans danger :
- à penser sans électricité,
- à gérer la peur,
- à se méfier du groupe autant qu’à en avoir besoin,
- à déterminer ce qui compte vraiment,
- à repérer un abri fiable,
- à faire confiance à son intuition.
Le lecteur vit symboliquement les pertes et les ruptures…
… mais il referme le livre vivant, plus fort, plus lucide.
Là où les rapports scientifiques provoquent de l’angoisse,
la fiction ouvre un espace d’apprentissage émotionnel.
Elle nous entraîne exactement là où la société refuse de regarder :
au lendemain du crash.
3/ Les récits comme laboratoire social
(chercher, tester, échouer… imaginer d’autres manières de vivre)
La fiction n’est pas seulement un simulateur individuel : c’est aussi un laboratoire collectif.
Elle explore :
- des manières alternatives de s’organiser,
- des communautés résilientes,
- des systèmes d’entraide,
- des modes de gouvernance non hiérarchiques,
- des techniques de subsistance simples mais robustes,
- des spiritualités non dogmatiques qui redonnent du sens.
Certaines fictions montrent le pire — et c’est très utile.
D’autres montrent le possible — et c’est vital.
Car si nous voulons reconstruire quelque chose après la chute,
il nous faut des images en tête.
Et, comme je l’écris souvent,
On ne peut pas bâtir un monde que l’on n’a pas imaginé.
4/ Préparer l’après : de la lecture à la transformation intérieure
(le vrai changement commence dans le regard)
La fiction ne remplace pas l’action — mais elle la précède.
Elle transforme :
- la représentation du danger,
- le rapport à la nature,
- le sens de la communauté,
- l’échelle des priorités,
- la vision que l’on a de soi-même.
Elle ouvre une porte intérieure sans laquelle aucune reconstruction n’est possible.
Et lorsqu’on commence à lire une fiction post-apo non pas comme un divertissement,
mais comme un miroir,
alors le monde se déplace.
On se rend compte que la fameuse « fin du monde » n’est peut-être que la fin d’un monde.
Et qu’au creux du chaos, quelque chose demande déjà à naître.
5/ Et mes romans dans tout ça ?
(simplement, une pierre de plus dans l’immense construction des imaginaires)
Je le dis souvent : cela ne m’intéresse pas de faire de la collapsologie. Ce que je cherche avant tout : c’est raconter des histoires.
C’est pour cela que je mets en scène des personnages dans un monde bouleversé.
J’explore ce qui se brise, et surtout ce qui résiste.
Mais ce faisant, je participe exactement à ce mouvement dont je parle ici :
Commençons par reconstruire par l’imaginaire ce qui pourrait suivre.
Mes lecteurs le ressentent, ceux qui ont lu Un havre dans la tempête l’ont écrit :
Ils ne lisent pas seulement une aventure.
>Ils s’y projettent.
>Ils s’y préparent.
>Ils s’y reconnaissent.
Parce que la fiction touche ce que les études ne peuvent atteindre :
la possibilité de se sentir vivant dans un monde fracassé.
G/ Vivre « comme si » : de la théorie à la pratique
(ou comment commencer à incarner l’après dès aujourd’hui)
À ce stade du raisonnement, une évidence finit par s’imposer :
nous ne pouvons pas réformer ce monde de l’intérieur.
Il est allé trop loin, trop vite, trop haut, trop hors-sol.
Mais nous pouvons — et devons — commencer à vivre autrement, dès maintenant.
Pas après la crise. Pas après la grande coupure.
Maintenant.
Comme si l’ancien monde avait déjà disparu.
Parce qu’au fond, il a déjà commencé à s’effriter.
Et cela ne commence ni par un potager, ni par une yourte, ni par un manuel de bushcraft.
Cela commence dedans.
Par un basculement de regard.
1/ Changer de paradigme dès maintenant
(avant toute action, il y a une manière d’être)
Nous avons construit une civilisation entière sur trois piliers toxiques :
- la domination (de l’homme sur l’homme, de l’homme sur le vivant) ;
- l’avidité (vouloir toujours plus, toujours plus vite) ;
- la séparation (dissocier la matière du sacré, l’individu du Tout, le vivant du vivant).
Vivre « comme si » signifie inverser ces trois fondements :
a) Retrouver le respect de l’enfant et du vivant
C’est bâtir une éducation qui ne casse pas les êtres, qui ne les formate pas pour un système malade, mais qui écoute, accompagne, honore les rythmes.
Un enfant respecté devient un adulte qui respecte.
Un enfant libre devient un adulte qui n’a pas besoin d’écraser pour exister.
b) Abandonner la logique du « toujours plus »
Non par ascèse, mais par libération.
Découvrir que le manque n’est pas un vide à combler, mais un espace à habiter.
Réapprendre la sobriété joyeuse, celle qui redonne de la valeur à ce qui compte.
c) Se défaire de la hiérarchie comme seul mode d’organisation
Passer du vertical à l’horizontal.
Du pouvoir sur à la puissance avec.
Des décisions imposées aux décisions co-créées.
C’est l’un des apprentissages majeurs des communautés résilientes :
l’intelligence collective est plus stable que l’autorité.
2/ Construire les bases de l’après
(concrètement, patiemment, un geste après l’autre)
Changer d’être ouvre naturellement vers changer de faire.
a) Réapprendre des compétences fondamentales
Pas pour retourner à la bougie, mais pour sortir de la dépendance totale :
cuisine simple, autonomie alimentaire, réparation, premiers soins, sobriété énergétique, entraide.
Chaque compétence retrouvée est un fragment de liberté récupéré.
b) Tisser des communautés alternatives et résilientes
Créer du réseau local, des collectifs, des espaces de partage.
Pas pour se préparer à « survivre », mais pour réapprendre à vivre ensemble.
Comme dans Un havre dans la tempête, l’oasis ne se construit pas seul —
elle émerge d’un cercle de parole où tout le monde a sa voix.
c) S’engager dans des expérimentations locales
AMAP, jardins partagés, habitats groupés, monnaies locales, écoles alternatives…
Ce sont autant de prototypes du monde d’après.
Autant de petites zones where the old world fails to reach us.
3/ Retrouver le sacré : la conscience du Tout
(le cœur invisible de la transformation)
Tout changement authentique commence par ici :
la compréhension profonde que nous ne sommes pas extérieurs au monde,
ni séparés du vivant.
Nous sommes une part du Tout, et le Tout respire en nous.
Retrouver le sacré, ce n’est pas revenir à une religion :
c’est s’ouvrir à ce qui relie.
>À la beauté. À la gratitude. À la présence.
Quand on se sait relié,
on ne consomme plus la nature :
on la protège comme soi-même.
On ne domine plus :
on coopère.
On ne survit plus :
on vit.
Enfin.
Et peut-être est-ce là la véritable renaissance dont je parle tant :
une métamorphose intérieure qui précède toute reconstruction extérieure.
H/ Conclusion — « Soyez le changement »
Gandhi disait :
« Soyez vous-même le changement que vous voudriez voir dans le monde. »
Cette phrase, mille fois citée, mille fois affadie, reprend ici toute sa force.
Parce que notre monde ne changera pas par décret, par réforme, par sommet international.
Il changera quand assez de consciences auront basculé intérieurement pour que l’ancien système devienne obsolète.
L’effondrement, tel que je l’explique dans Quand l’effondrement aura-t-il lieu ?, n’est pas un événement unique :
c’est un processus.
Un démantèlement progressif de ce qui n’est plus soutenable.
Un effritement du vieux monde qui laisse entrevoir, malgré le bruit et la peur,
la possibilité d’une renaissance.
Cette renaissance n’est pas garantie.
>Elle n’est pas automatique.
>Elle dépend de nous — et seulement de nous.
Elle dépend de la manière dont nous nous relions,
De la façon dont nous éduquons,
Des histoires que nous écrivons,
Des imaginaires que nous nourrissons,
De la douceur que nous osons laisser passer à travers nous.
Alors, puisque l’effondrement est déjà là,
et que la renaissance dépend entièrement de notre manière d’y répondre…
Je vous pose simplement cette question :
Quand est-ce qu’on s’y met ? Tous ensemble ?



