Pourquoi l’économie s’effondre ou le retour de bâton de la réalité
Pour la plupart des gens, l’effondrement de l’économie reste une notion abstraite, lointaine, presque théorique.
Quelque chose qui arrivera plus tard. À d’autres. Ailleurs.
Mais si nous ne le voyons pas venir, c’est peut-être parce qu’il est déjà là.
Parce qu’il se manifeste non pas sous la forme d’un grand cataclysme soudain, mais par une succession de crises économiques, de pertes de pouvoir d’achat, de chômage, de tensions sociales, de guerres et de dégradations lentes de nos conditions de vie — au point de devenir la norme.
Cet article part d’une idée simple, mais radicale : l’effondrement que nous redoutons est déjà en cours, et l’effondrement de l’économie en est l’un des symptômes les plus visibles.
Je vais tenter de montrer que cet effondrement de l’économie n’est ni accidentel, ni conjoncturel, ni réparable.
Qu’il est la conséquence directe de la baisse de la production de pétrole en particulier, et des énergies fossiles en général — c’est-à-dire de la base énergétique sur laquelle repose toute notre civilisation.
Autrement dit : notre civilisation fondée sur les énergies fossiles est en train de disparaître.
Et si nous ne le voyons pas, ce n’est pas faute de preuves, mais parce que reconnaître cette réalité impliquerait de remettre en cause l’ensemble de notre modèle, de nos croyances et de notre rapport au monde — ce que, comme je l’ai montré dans Pourquoi rien ne changera, nous refusons collectivement de faire.
Si l’effondrement de l’économie est déjà là, encore faut-il comprendre ce qui la fait fonctionner en profondeur.
Car l’économie n’est pas une abstraction, ni un jeu de chiffres, ni une construction purement intellectuelle.
Elle repose sur quelque chose de beaucoup plus concret, plus physique — et donc plus contraignant.
Avant de parler de dettes, de marchés, de croissance ou de récession, il faut revenir à une question simple, presque naïve, mais fondamentale :
👉 qu’est-ce qui fait réellement tourner une économie ?
La réponse est souvent évitée.
Ou minimisée.
Ou rendue volontairement confuse.
Et pourtant, elle est d’une simplicité désarmante.
A/ L’ÉCONOMIE EST D’ABORD UNE QUESTION D’ÉNERGIE
On parle souvent d’économie comme d’un système autonome, régi par des lois propres, presque abstraites.
Comme si la richesse pouvait se créer « toute seule », par la finance, l’innovation ou la magie des marchés.
Mais en réalité, toute activité économique est avant tout une activité physique.
Et toute activité physique nécessite de l’énergie.
Sans énergie, il n’y a :
- ni production,
- ni transport,
- ni transformation,
- ni échange,
- ni services.
Autrement dit : sans énergie, il n’y a tout simplement pas d’économie.
1/ Toute activité humaine consomme de l’énergie (même celles qui semblent immatérielles)
Quand on pense énergie, on pense spontanément :
- essence,
- chauffage,
- électricité,
- transports.
Mais cette vision est très incomplète.
L’énergie est partout :
- dans l’agriculture (machines, engrais, irrigation, transport des aliments),
- dans le bâtiment (béton, acier, verre, machines, logistique),
- dans l’industrie (sidérurgie, chimie, plasturgie, transformation),
- dans la fabrication des objets les plus simples comme des plus complexes.
Mais aussi — et c’est là que beaucoup décrochent —
dans le secteur tertiaire.
2/ L’illusion du numérique propre
Un ordinateur n’est pas immatériel.
Internet n’est pas virtuel.
Les banques ne fonctionnent pas dans le vide.
Les data centers consomment des quantités colossales d’électricité.
Les réseaux numériques reposent sur des infrastructures lourdes.
La finance elle-même est une gigantesque machine énergétique.
Même la création monétaire nécessite :
- des serveurs,
- des réseaux,
- des systèmes de calcul,
- une énergie continue et fiable.
Le bitcoin en est l’exemple caricatural : une monnaie dite « virtuelle », mais dont la production repose sur une consommation énergétique bien réelle — et massive.
Le numérique, l’IA, les cryptomonnaies ne sont pas des solutions à la contrainte énergétique.
Ils en sont des multiplicateurs.
Ils reposent sur la même illusion que le reste de notre économie :
👉 croire que l’énergie restera toujours disponible, abondante et bon marché.
Or c’est précisément cette illusion qui est en train de s’effondrer.
👉 Plus une société est complexe, plus elle est énergivore.
3/ Production d’énergie = production économique
Ce point est crucial, et pourtant rarement expliqué clairement.
Il existe une corrélation directe, presque parfaite, entre :
- la quantité d’énergie disponible,
- et le niveau de production économique.
Historiquement, chaque augmentation massive de la production d’énergie (charbon, puis pétrole, puis gaz) s’est traduite par :
- une explosion de la production,
- une hausse du PIB,
- une complexification de la société.
À l’inverse, toute baisse de la production d’énergie entraîne mécaniquement une baisse de l’activité économique.
Ce n’est pas une opinion.
C’est un fait physique.
Le PIB ne baisse pas « parce que les gens consomment moins ».
Les gens consomment moins parce que la quantité d’énergie disponible pour faire fonctionner le système diminue.
L’économie ne pilote pas l’énergie.
C’est l’énergie qui pilote l’économie.
4/ Une économie fondée sur une illusion énergétique
Notre civilisation s’est construite sur une parenthèse historique exceptionnelle :
celle d’une énergie fossile :
- abondante,
- concentrée,
- bon marché,
- facile à extraire.
Cette parenthèse est en train de se refermer.
Et avec elle, c’est tout le modèle économique, social et politique qui vacille.
Le drame, ce n’est pas que l’énergie devienne plus chère.
Le drame, c’est qu’il n’y en ait objectivement plus assez pour maintenir le niveau de complexité atteint.
Or, une économie basée sur la croissance permanente ne peut pas survivre dans un monde où l’énergie disponible commence à décliner.
C’est ici que commence réellement l’effondrement.
👉 Dans la partie suivante, nous verrons pourquoi cette baisse énergétique est déjà en cours, comment elle se traduit concrètement dans l’économie — et pourquoi, malgré les discours officiels, nous sommes entrés depuis longtemps dans une phase de récession structurelle et d’effondrement de l’économie.
B/ Moins d’énergie = moins de PIB
C’est sans doute l’idée la plus simple, et pourtant la plus refusée :
l’économie n’existe pas sans énergie.
Produire, transporter, transformer, stocker, communiquer, soigner, nourrir…
toutes les activités humaines reposent sur une seule chose :
la capacité à mobiliser de l’énergie.
Et cela se reflète directement dans un indicateur que tout le monde connaît : le PIB.
1. Le lien direct entre énergie et PIB : une relation de cause à effet
Contrairement à ce que l’on entend souvent, le lien entre consommation d’énergie et PIB n’est pas une simple corrélation statistique.
C’est un lien physique, donc un lien de cause à effet.
Des travaux de recherche récents, notamment synthétisés par l’Université de Montpellier, montrent qu’à l’échelle mondiale, aucun découplage durable n’a jamais été observé entre la croissance du PIB et la consommation d’énergie.
Quand l’énergie augmente, le PIB augmente.
Quand l’énergie stagne ou diminue, le PIB finit toujours par suivre.

Ce constat vaut pour l’ensemble des énergies, sans distinction :
- pétrole,
- gaz,
- charbon,
- nucléaire,
- renouvelables.
Mais il faut être clair sur un point fondamental :
toutes les énergies ne jouent pas le même rôle dans notre système économique.
Aujourd’hui encore, les énergies fossiles représentent environ 86,6 % de l’énergie consommée dans le monde.
À titre de comparaison :
- les énergies renouvelables représentent environ 8,2 %,
- le nucléaire environ 5,2 %.
Autrement dit :
notre économie mondiale repose massivement, et presque exclusivement, sur les énergies fossiles.
Parler de croissance économique sans parler de pétrole, c’est donc parler dans le vide.
2. Quand l’énergie devient trop coûteuse… elle cesse d’exister
a) L’EROI : la variable que l’économie refuse de voir
Il existe un concept simple, mais explosif, que l’économie dominante ignore presque totalement : l’EROI (Energy Return On Investment).
Il peut se résumer en une phrase :
👉 si l’on doit dépenser plus d’une unité d’énergie pour en extraire une unité, alors cette énergie ne sera tout simplement pas extraite.
Peu importe son prix sur les marchés.
Qu’importe la demande.
Peu importe la volonté politique.
Quand il faut l’équivalent d’un baril de pétrole pour extraire un baril de pétrole, ce pétrole reste sous terre.
Or cette réalité physique est largement absente du raisonnement économique classique.
Et elle le restera.
Pourquoi ?
- Parce que les disciplines sont cloisonnées : l’économie raisonne sans la géologie.
- Parce que chaque spécialité se pense autosuffisante, indiscutable dans son domaine.
Reconnaître l’importance de l’EROI, ce serait admettre que la croissance a des limites physiques infranchissables.
Et cela remettrait en cause l’ensemble de notre modèle économique et social, construit depuis des décennies sur l’idée inverse.
Personne n’a intérêt à ouvrir cette boîte de Pandore.
Donc on regarde ailleurs.
b) L’épuisement du pétrole : le choc invisible
Les travaux de Jean-Marc Jancovici et du Shift Project (cf cette video de Jancovici au sénat) apportent un éclairage particulièrement brutal sur la situation à venir :
La production de pétrole des 16 premiers producteurs mondiaux — qui fournissent l’essentiel du pétrole importé par l’Europe — devrait être divisée par deux d’ici 2050, pour des raisons purement géologiques.
Or, quand la production d’un pays décline, ses exportations chutent beaucoup plus vite que sa production, car la consommation intérieure est prioritaire.
Une baisse de production de 50 % peut ainsi entraîner une chute des exportations de 80 %, 90 %, voire davantage.
Pour l’Europe, la vraie question n’est donc pas d’avoir “un peu moins” de pétrole, mais de savoir combien de temps il sera encore possible d’en importer.
Il est important de préciser que cela concerne avant tout le pétrole.
Les autres énergies fossiles — gaz et charbon — restent, pour l’instant, relativement plus disponibles.
Mais le pétrole a une caractéristique unique :
il est quasi irremplaçable pour une immense partie de nos usages, notamment le transport.
On ne met pas du charbon dans un réservoir.
Et remplacer massivement le pétrole par de l’électricité impliquerait :
- une explosion de la demande électrique,
- une hausse mécanique des émissions de CO₂ à court et moyen terme,
- et une pression insoutenable sur les infrastructures existantes.
Sans entrer dans le débat de la voiture électrique, il faut simplement comprendre ceci :
les énergies ne sont pas interchangeables.
Quand le pétrole décline, ce n’est pas une simple substitution qui s’opère.
C’est tout le système qui se désorganise.
Ce que cela implique
Si l’énergie fossile diminue :
- la production diminue,
- le PIB diminue,
- les dettes deviennent impossibles à rembourser,
- et l’architecture économique commence à se fissurer.
Ce n’est pas une opinion.
C’est une conséquence mécanique.
Et c’est précisément ce que nous vivons déjà, sans vouloir le nommer.
👉 La question n’est donc plus de savoir si l’économie va s’effondrer,
mais jusqu’où nous irons dans le déni avant d’en accepter la réalité.
Si la baisse de l’énergie entraîne mécaniquement une baisse du PIB, alors une autre question devient inévitable :
comment un système économique fondé sur la croissance permanente peut-il survivre dans un monde où l’énergie décline ?
La réponse est simple.
Il ne le peut pas.
Et c’est ici que le cœur du problème apparaît.
C. Une économie fondée sur la dette ne peut pas survivre sans croissance
Notre économie ne repose pas seulement sur la production et les échanges.
Elle repose avant tout sur un mécanisme beaucoup plus discret, mais absolument central : la dette.
Or une économie basée sur la dette a besoin de croissance comme un corps a besoin d’oxygène.
1. Comment l’argent est créé : une explication simple
Contrairement à une idée largement répandue, l’argent n’est pas créé par les États.
Il est principalement créé par les banques, lorsqu’elles accordent des crédits.
Lorsqu’une banque prête de l’argent :
- elle ne prête pas de l’argent qu’elle possède,
- elle crée de la monnaie ex nihilo.
Mais cette monnaie n’est pas gratuite.
Elle doit être remboursée avec des intérêts.
Et c’est là que se niche le problème fondamental.
2. Pourquoi la croissance est indispensable au système
Pour rembourser une dette avec intérêts, il faut que l’économie de demain soit plus grande que celle d’aujourd’hui.
Autrement dit :
- plus de production,
- plus d’activité,
- plus de richesse créée.
C’est pour cette raison que la croissance n’est pas un choix politique.
C’est une nécessité structurelle.
Sans croissance :
- les dettes ne peuvent pas être remboursées,
- les défauts de paiement se multiplient,
- les banques vacillent,
- et tout l’édifice commence à s’effondrer.
Ce système ne tolère ni la stagnation, ni la décroissance.
3. Le piège : croissance économique et énergie
Mais nous venons de le voir :
la croissance économique dépend directement de l’énergie disponible.
Moins d’énergie → moins de production → moins de croissance.
Nous sommes donc face à une contradiction insoluble :
- un système monétaire qui exige une croissance permanente,
- dans un monde où l’énergie — et en particulier le pétrole — décline.
Ce n’est pas une crise conjoncturelle.
C’est une impasse structurelle.
Aucune réforme financière, aucun plan de relance, aucune politique monétaire ne peut résoudre ce problème, car il ne s’agit pas d’un problème économique, mais d’un problème physique.
4. Ce qui s’effondre réellement
Quand la croissance disparaît, ce ne sont pas seulement des chiffres qui s’ajustent.
Ce qui s’effondre, ce sont :
- les banques,
- les États surendettés,
- les systèmes de retraite,
- les systèmes de protection sociale,
- les chaînes d’échange et d’approvisionnement.
Autrement dit : l’ensemble du modèle économique et social moderne.
C’est exactement ce que nous observons déjà :
- crises financières à répétition,
- inflation persistante,
- dettes publiques hors de contrôle,
- tensions sociales,
- montée des conflits.
Nous appelons cela des “crises”.
En réalité, ce sont les symptômes d’un système arrivé à ses limites.
5. Pourquoi rien ne peut être “réparé”
Face à cette situation, beaucoup espèrent encore une solution :
- une réforme du capitalisme,
- une croissance verte,
- une transition douce,
- un ajustement du système.
Mais vouloir sauver ce modèle, c’est vouloir maintenir un édifice dont les fondations ont disparu.
Un système fondé sur la croissance infinie ne peut pas survivre dans un monde fini.
Aucune volonté politique ne changera cette réalité.
C’est pour cette raison que — comme je l’expliquais dans Pourquoi rien ne changera —
le système ne se transformera pas.
Il ira jusqu’au bout de sa logique.
Si l’économie dépend de l’énergie,
si la croissance dépend du pétrole,
et si le pétrole entre en déclin…
Alors une évidence s’impose :
D. Nous sommes déjà entrés en décroissance… mais nous refusons de le dire
1. Le pic du pétrole conventionnel (2005–2008) : le moment charnière
Un événement fondamental s’est produit au milieu des années 2000, dans une quasi-indifférence médiatique :
le pic de production du pétrole conventionnel.
Entre 2005 et 2008, la production mondiale de pétrole “facile”, abondant et peu coûteux à extraire a cessé d’augmenter.
Depuis, elle stagne ou décline lentement.
Ce moment est crucial, car il marque une rupture historique :
- avant, l’énergie augmentait → l’économie suivait ;
- après, l’énergie plafonne → l’économie commence à se contracter.
À partir de là, la croissance telle que nous l’avons connue n’était déjà plus possible.
2. Une croissance artificielle maintenue sous perfusion
Pourtant, les années suivantes ont donné l’illusion inverse :
croissance retrouvée, marchés en hausse, crédit abondant.
Mais cette croissance n’était plus réelle.
Elle était artificielle.
Elle reposait sur :
- un endettement massif,
- des taux d’intérêt toujours plus bas,
- l’exploitation d’énergies plus coûteuses, plus complexes, moins rentables,
- et une fuite en avant financière.
Autrement dit : nous avons remplacé l’énergie manquante par de la dette.
Cela a permis de gagner du temps.
Mais pas de résoudre le problème.
3. Pourquoi on parle de “récession” et jamais de “décroissance”
Le mot décroissance est politiquement et symboliquement explosif.
Il signifie :
- que le système ne fonctionne plus,
- que la croissance n’est plus possible,
- que le modèle a atteint ses limites.
Alors on parle de :
- ralentissement,
- crise,
- récession,
- accident conjoncturel.
Mais ces mots masquent la réalité.
Une récession est censée être temporaire.
La décroissance, elle, est structurelle.
Et ce que nous vivons depuis plus de quinze ans n’est pas une succession de crises isolées, mais une seule et même trajectoire descendante, ponctuée de soubresauts.
4. La décroissance subie : l’aveu d’échec du système
Le problème n’est pas seulement que l’économie ralentit.
C’est qu’elle ralentit contre sa volonté.
Une décroissance choisie pourrait être pensée, organisée, accompagnée.
Mais une décroissance subie est vécue comme un échec, un scandale, une anomalie à corriger à tout prix.
Alors le système s’acharne à :
- relancer,
- stimuler,
- soutenir,
- injecter.
Mais chaque relance est moins efficace que la précédente.
Chaque crise est plus profonde que la précédente.
Pourquoi ?
Parce que le moteur fondamental — l’énergie abondante — n’est plus là.
5. Le point de rupture approche
Et c’est ici que nous atteignons un seuil critique.
Tant que la croissance, même faible, existe encore, le système peut tenir.
Mais lorsque la croissance devient insuffisante, tout commence à se gripper.
Car il existe un endroit précis où cette insuffisance devient fatale. Un point où l’économie cesse d’être irriguée.
Ce point, ce n’est pas la consommation.
Ni l’emploi.
Ce n’est même pas la production.
C’est le crédit.
Et lorsque le crédit se bloque, ce n’est plus une crise économique.
C’est l’annonce d’un effondrement du système lui-même.
C’est exactement ce qui commence à se produire aujourd’hui.
E. Quand l’argent s’arrête de circuler, l’économie s’effondre
Jusqu’ici, l’économie a tenu grâce à un expédient :
remplacer l’énergie manquante par de la dette.
Mais ce mécanisme arrive aujourd’hui à son point de rupture.
1. L’argent n’est pas une richesse : c’est une promesse
Il faut commencer par lever un malentendu fondamental.
L’argent n’est pas une richesse en soi.
L’argent est une promesse :
- la promesse que demain, il y aura plus de production,
- plus de biens,
- plus de services,
- plus d’énergie disponible.
Dans une économie de croissance, cette promesse fonctionne.
Dans une économie en décroissance, elle devient impossible à tenir.
2. Une économie fondée sur la dette a besoin de croissance permanente
Notre système économique repose presque entièrement sur la dette :
- les États vivent à crédit,
- les entreprises investissent à crédit,
- les ménages se logent à crédit,
- les banques créent de la monnaie en prêtant.
Mais une dette ne peut être remboursée que si :
➡️ l’économie de demain est plus grande que celle d’aujourd’hui.
C’est une condition non négociable.
Sans croissance, la dette cesse d’être un outil.
Elle devient un piège.
3. Quand la croissance disparaît, le crédit se grippe… et la monnaie se raréfie
Tant que la croissance existe — même artificielle — les banques prêtent.
Pourquoi ?
Parce qu’elles croient que l’argent prêté pourra être remboursé avec intérêts.
Mais lorsque la croissance ralentit durablement :
- les revenus stagnent,
- les marges se réduisent,
- les risques augmentent.
Alors les banques deviennent prudentes.
Puis méfiantes.
Puis elles ferment progressivement le robinet du crédit.
Ce phénomène n’est pas théorique.
Il se traduit par un fait très concret, mesurable, et largement ignoré du débat public :
👉 la masse monétaire en circulation diminue.
Depuis 2021, la quantité de monnaie créée et injectée dans l’économie a fortement reculé, comme le montrent les données de l’INSEE sur l’évolution de la masse monétaire.
Autrement dit : il y a de moins en moins d’argent neuf qui entre dans le système.
Or, dans une économie fondée sur la dette, cette contraction monétaire n’est pas un simple ajustement technique.
C’est un signal d’alarme majeur.
Quand le crédit se bloque, ce n’est pas seulement l’investissement qui ralentit.
👉 C’est l’économie réelle qui commence à s’asphyxier.
4. L’immobilier : le principal moteur de création monétaire
C’est ici que l’immobilier devient une pièce centrale du raisonnement.
L’immobilier n’est pas seulement un secteur économique parmi d’autres.
Il est le principal moteur de création monétaire dans nos économies.
Pourquoi ?
Parce que les crédits immobiliers sont :
- massifs,
- longs,
- adossés à des actifs réels,
- et largement distribués.
Chaque crédit immobilier crée de la monnaie nouvelle :
- qui finance la construction,
- les emplois,
- les matériaux,
- les services,
- la consommation induite.
👉 Quand l’immobilier tourne, la monnaie circule.
👉 Quand l’immobilier tourne, l’économie respire.
Mais lorsque :
- les taux d’intérêt montent,
- les prix deviennent inaccessibles,
- les acheteurs disparaissent,
- et que les banques refusent de prêter…
Alors ce n’est pas seulement le marché immobilier qui se fige.
👉 C’est la création monétaire elle-même qui s’arrête.
Et c’est exactement ce que nous observons depuis plusieurs années :
- stagnation, puis recul du marché immobilier,
- effondrement du nombre de transactions,
- chute brutale des nouveaux crédits accordés depuis 2022.
La crise de l’immobilier n’est donc pas un phénomène isolé.
Elle est à la fois le symptôme et l’accélérateur de la contraction monétaire en cours.
5. Moins de crédit = moins d’argent = moins d’économie
À partir de là, la mécanique est implacable.
Sans crédit :
- plus de nouveaux projets,
- plus d’investissements,
- plus d’expansion.
Sans création monétaire :
- les entreprises étouffent,
- les ménages se replient,
- les États s’endettent pour compenser… sans résoudre le problème.
L’argent est au système économique ce que le sang est au corps humain.
Quand la circulation sanguine ralentit, le corps s’affaiblit.
Quand elle s’arrête, il ne “ralentit” pas.
👉 Il meurt.
Ce que nous appelons aujourd’hui “crise immobilière”, “resserrement du crédit” ou “politique monétaire restrictive” n’est donc pas une phase passagère.
C’est le signe que le système a atteint un point où il ne parvient plus à s’auto-alimenter.
6. Ce n’est pas une crise passagère, c’est un effondrement systémique
Ce que nous vivons aujourd’hui n’est donc pas :
- une crise cyclique,
- une mauvaise passe,
- un accident de parcours.
C’est l’effondrement progressif d’un système :
- fondé sur l’énergie abondante,
- sur la croissance infinie et sur la dette perpétuelle.
Un système qui ne peut plus croître ne peut plus rembourser.
Car un système qui ne peut plus rembourser ne peut plus prêter.
Et donc un système qui ne peut plus prêter cesse d’exister.
7. L’inéluctable devient visible
Nous avons atteint ce point précis où :
- la croissance n’est plus suffisante,
- la dette devient incontrôlable,
- le crédit se bloque,
- et la réalité physique rattrape la fiction financière.
Ce n’est pas une opinion.
Ce n’est pas une idéologie.
C’est une conséquence logique.
Le système économique ne s’effondre pas parce que nous aurions “mal géré”.
Il s’effondre parce qu’il a dépassé les limites du monde réel.
F/ Le retour de bâton de la réalité… et la suite à imaginer
Jusqu’à présent, nous avons pris nos désirs pour la réalité.
Nous avons vécu dans un fantasme : celui d’une énergie abondante, bon marché, disponible à volonté — et donc d’une croissance infinie possible dans un monde fini.
Ce fantasme touche aujourd’hui à sa fin.
Non pas pour des raisons idéologiques ou politiques, mais pour une raison beaucoup plus simple et implacable : la réalité physique finit toujours par s’imposer.
Il est temps de regarder cette réalité en face.
D’accepter ce qu’elle implique.
Même — et surtout — si cet instant de lucidité est inconfortable.
Même s’il ne dure pas longtemps.
Car l’effondrement de l’économie n’est pas un accident de parcours.
Ce n’est pas une crise de plus que l’on pourra « gérer », « amortir » ou « corriger ».
C’est le retour de bâton de la réalité.
La vraie question n’est donc plus : comment éviter l’effondrement ?
Cette bataille-là est déjà perdue.
La vraie question est : que faisons-nous maintenant de ce constat ?
Restons-nous spectateurs, figés, à attendre que le système s’éteigne de lui-même ?
Ou à espérer un sursaut technologique, une réforme miracle, ou un retour à la normale qui n’existera plus ?
Ou commençons-nous à réfléchir à ce qui peut — et devra — lui succéder ?
C’est ici que les chiffres, les modèles et les courbes atteignent leurs limites.
Non pas parce qu’ils sont faux, mais parce qu’ils ne suffisent plus à nous projeter.
Pour imaginer l’après, il faut autre chose : des récits, des images, des histoires.
La fiction n’est pas une fuite hors du réel.
Elle est peut-être, paradoxalement, l’un des moyens les plus puissants pour s’y préparer.
Elle permet d’explorer les conséquences humaines, sociales, intimes de ce qui est en train de se jouer — bien au-delà des tableaux Excel.
Si cette réflexion vous interpelle, je vous invite à prolonger cette lecture avec cet article :
Comment tout peut s’effondrer
👉 https://gilsemag.fr/comment-tout-peut-seffondrer/
Peut-être que la fiction ne nous sauvera pas de l’effondrement.
Mais elle peut nous aider à ne pas l’aborder aveugles, passifs… ou seuls.

